Featured

30/Robert Charles Wilson/custom

L'homme invisible

novembre 20, 2017

 

Herbert George Wells, Domaine public,1897, 256 p., 0€ epub



J’apercevais déjà, dégagé des ténèbres du doute, le tableau magnifique de tout ce que l’invisibilité pouvait représenter pour un homme : le mystère, le pouvoir, la liberté. D’inconvénients, je n’en voyais aucun.

Une vingtaine d'adaptation cinématographique, cinq séries TV, des BDs... Tout le monde connait, croit connaître l'histoire, mais qui l'a lu ? Rendons visible ce livre devenu invisible.

Présentation :


C'est en hiver que l'étranger s'est installé à l'auberge du village d'Iping. Ses bandages, qui lui enveloppent entièrement la tête, sauf le nez, d'un rouge vif, lui donnent un aspect étrange, assez terrifiant, et les langues vont bon train.
On l'aurait peut-être laissé en paix s'il n'avait pas retardé le paiement de sa note et s'il n'y avait pas eu un vol mystérieux au presbytère. Mandat est donné de l'arrêter, mais comment se saisir d'un personnage qui disparaît à mesure qu'il se dépouille de ses vêtements? Quant à l'étranger, obligé d'être nu pour échapper aux poursuites, il souffre cruellement du froid et de la faim.

Mon ressenti : 


Et il murmura quelque chose entre ses dents, – des mots suspects, comme des malédictions.
Il était là, debout, si bizarre, si agressif, une bouteille dans une main, un tube dans l'autre, que Mme Hall eut une sorte d'inquiétude. Mais c'était une femme résolue.

Un étranger débarque un soir de tempête de neige dans l'auberge du village. Irascible, extraverti et misogyne, les langues commencent à jaser, mais l'inconnu paye bien ! D'autant qu'il a des moeurs étranges, il ne sort que de nuit par des chemins isolés et on ne le voit qu'avec des lunettes englobantes, des bandages et des gants. Et les chiens ne souffrent guère sa compagnie. Serait-il un criminel ? Un nègre ? Ou pire encore un Anarchiste ?

Quoi que l'on pensât de lui, tout le monde à Iping s'accordait à ne pas aimer cet étranger.

Et vint le triste jour où cet étranger ne peut payer la note de son logis, jour qui scellera son funeste destin et sera celui de la révélation

Mais ! s'écria Huxter, tandis qu'il était ainsi penché, ce n'est pas un homme ! Ce ne sont que des vêtements sans corps !

La scène de l'arrestation est très loufoque et s'ensuit un jeu de massacre burlesque. Le ton du roman est à la satire sociale.


Si vous aimez les vieux films de satire sociale en noir et blanc, tel Boudu sauvé des eaux, l'homme invisible vous comblera, pour les autres, il restera une histoire sympathique à l'odeur de naphtaline.
Mais l'intérêt est ailleurs !
Ce texte est parue en pleine époque de découvertes scientifiques, et Wells s’interroge sur l'éthique de la science, de ses possibles égarements. Wells n'est pas contre la science, il nous démontre juste que comme tout progrès, il faut réfléchir aux conséquences négatives des inventions et peut être poser des limites. Wells nous questionne aussi sur l'Autre, le différent, l'anormal, ce "nègre" ou "métis". La foule se méfie et n'attends qu'une occasion pour donner la chasse.
L'originalité vient aussi dans le choix du personnage principal antipathique, égocentrique, sans scrupule dont l'auteur parvient au début de l'histoire à jouer sur sa psychologie


Au final, sous une légèreté apparente et un burlesque de situation, un livre qui nous amène sans lourdeur à quelques réflexions. Une réussite en ce sens.

Et si l'histoire nous apprend une chose, c'est qu'il vaut mieux, si vous découvrez la formule de l'invisibilité, de la tester en été ou dans les pays du sud. Mauvais, le rhume lorsque l'on est invisible !

Vous pouvez télécharger gratuitement ce roman sur feedbooks ou ailleurs

 

Quelques citations :

Mme Hall apparut derrière le comptoir. Son mari lui fit des signes pour l'inviter à se taire. Cela réveilla en elle l'esprit conjugal d'opposition.
« Qu'est-ce que vous écoutez là ? N'avez-vous donc rien de mieux à faire, un jour de fête comme aujourd'hui ? »
Hall essaya de se faire comprendre par des grimaces et des gestes muets ; mais sa femme était obstinée, elle éleva la voix. Hall et Henfrey, découragés, se retirèrent sur la pointe des pieds dans le bar, continuant à gesticuler pour la mettre au courant.

Par le Ciel, Kemp, les hommes de votre caractère ne savent pas ce que c'est que la rage !… Avoir travaillé pendant des années, avoir fait des projets, des plans, et trouver alors quelque crétin, maladroit et aveugle, qui vient se jeter en travers de votre carrière !… Il n'existe pas d'imbécile qui n'ait été mis au monde pour me nuire…


Challenge Robert Charles Wilson - Bilan à mi parcours

novembre 18, 2017

Dans, six mois, le challenge Robert, je t'aime ! sera clôturé.
Alors où en est on ?

Participants :

Deux blogueuses et un blogueur :

Albedo, univers imaginaire
Aux pays des Cave Trolls
Le chien critique

C'est peu ?
Oui, mais il ne s'agit pas de n'importe quels blogs !
Ce sont les plus fréquentés dans la blogosphère SFFF.
Des millions de personnes touchées par leurs avis tranchés, argumentés.
Ils font la pluie et le beau temps dans le monde littéraire de l'imaginaire.
Ce sont eux qui font et dé-font les directeurs de collection,
Lancent de nouvelles modes, découvrent de nouvelles plumes.

Alors, trois c'est peu certes, mais n'oubliez pas que Dieu a créé le monde seul !


Challenge :

Le challenge en deux mots : chroniquer le plus possible de textes de notre auteur Robert Charles Wilson avant mai 2018.
Soit 18 romans, 2 recueils.

A ce jour, 13 romans et deux recueils chroniqués
Nul doute que l'ensemble de ces oeuvres sera chroniqué par l'ensemble des participants, voir et c'est le but, que l'ensemble de ces oeuvres soit critiqués sur chacun des blogs (Allez le lutin et le troll, on n'arrête de lire de la sous littérature et on se penche sérieusement sur le seul auteur incontournable !)

Les livres lus :


Les affinités et Les chronolithes ont été lus, critiqués et appréciés par l'ensemble des participants 

Albedo,
Célindanaé
Le chien critique



Les derniers jours du paradis, Mysterium (roman) et Le vaisseau des voyageurs remportent deux avis chacun et nous ont tout aussi envoutés.

Célindanaé
Le chien critique

Albedo
Le chien critique


Célindanaé
Le chien critique


Ange mémoire, Darwinia et la trilogie Spin sont les seuls romans qui n'ont pas encore eu le privilège d’être lu. Mais mon flair me dit que les avis de Spin et d'Ange mémoire attendent sagement leurs publications.
Par qui ? Suspense.

Ce challenge existe (au delà de la joie de pouvoir se voler dans les plumes, s'insulter et autres bassesses entres participants), pour montrer que Robert peut plaire à tous les fans de SFF.
Des touches de fantastique dans Les perséides et La cabane de l'aiguilleur.
Des hommages vibrants à la SF des années 60, à Arthur C Clarcke.
Des extra terrestres décidément autres.
Du premier contact.
Des interrogations sur la science, le pouvoir
Une critique de la religion.
Des questionnements autour du progrès, du passé
Et même une histoire du futur. 
Et encore bien plus.
Mais le tout dans des textes ayant comme vocation première de divertir.
Tous nos avis ici

Robert Charles Wilson est un profond humaniste.
Robert Charles Wilson ce sont des personnages attachants qui te ressemblent
Robert Charles Wilson est la quintessence de la SF pour tout public,

Nos critiques ne te suffisent pas,
Robert n'est pas silencieux comme Dieu,
Tu peux l'entendre ici : La méthode scientifique
Lire des entretiens : entretien pour Bifrost, sur ActuSF, sur le blog EmOtionS, ...
Et il a un compte facebook pour critiquer Trump !

Et Robert Charles Wilson, c'est peut être une série tirée de Spin
Son prochain roman risque d'être un chef d'oeuvre :  pour Spin, il disait que c'était un roman qui l'avait poussé "à la limite de ses ambitions". Sur facebook, il écrivait que le nombre de signes etait déjà impressionnant et que se mettre à la place de ses personnages et de leurs différents points de vue le poussent dans ses derniers retranchements.
The cure : Une personne trouve un remède à la schizophrénie via une intervention chirurgical qui occasionne des effets secondaires positifs et négatifs. Modification biologique et génétique et ses conséquences. 

Le challenge est ouvert jusqu'au dernier jour, donc si tu veux répandre la prophétie wilsonnienne, va par ici.

Et comme nous tu pourras crier Robert, je t'aime !






Julian

novembre 16, 2017

Robert Charles Wilson, Folio SF, 2014, 784 p., 11€ epub avec DRM


Roman historique du futur


Je ne dis pas le contraire, a répondu Julian d’une voix distante. Je ne suis pas un inconditionnel des Profanes de l’Ancien Temps, Adam. Ils avaient toutes sortes de vices et ils ont commis un péché que je ne me résous jamais vraiment à leur pardonner.
- Lequel ?
- Ils ont évolué pour devenir nous-mêmes.

Présentation de l'éditeur : 


Il s'appelle Julian Comstock ; il est le neveu du président des États-Unis.
Son père, le général Bryce Comstock, a été pendu pour trahison (on murmure qu'il était innocent de ce crime).
Julian est né dans une Amérique à jamais privée de pétrole, une Amérique étendue à soixante états, tenue de main de maître par l'Église du Dominion. Un pays en ruine, exsangue, en guerre au Labrador contre les forces mitteleuropéennes. Un combat acharné pour exploiter les ultimes ressources naturelles nord-américaines.
On le connaît désormais sous le nom de Julian l'agnostique ou (comme son oncle) de Julian le Conquérant.
Ceci est l'histoire de ce qu'il a cru bon et juste, l'histoire de ses victoires et défaites, militaires et politiques.

Mon ressenti :

Aux libres penseurs.

Robert Charles Wilson nous décrit le monde après la disparition du pétrole qui a provoqué quelques changements, et non des moindres, dans nos modes de consommation et de gouvernement. Résultat, retour à une sorte de 19ème siècle où les multimillionnaires de notre époque ont tiré, encore une fois, leur épingles du jeu, secondé par l’armée et la religion. L’instruction est un danger qui a été obligeamment ôté de nos chers têtes blondes. Retour au servage pour une frange de la population contre une sécurité toute relative. Le réchauffement climatique a rendu accessible les terres glacées du Nord, dans lequel les européens se sont engouffrés et ont envahi l'ex-Canada. S’ensuit une guerre éternelle. On suit ici l'histoire de deux personnages, l'un issu de haute famille, l'autre du bas peuple. 

Julian nous conte, par la voix de Adam Hazzard, l’épopée de Julian, qui de réprouvé, deviendra une figure politique de son temps. Et si Julian devient une figure emblématique de son siècle, ce n’est pas par hasard, mais bien grâce à son ami d’enfance dont le nom et prénom sont tous sauf un heureux hasard. Et si Adam nous parait naïf et ingénu, au fil du récit le lecteur comprend que cela est beaucoup plus complexe et peut être différent de ce qu'il veut nous faire croire. Au final, ce n'est pas l'épopée de Julian dont il s'agit, mais bien le récit de la vie d'Adam.

Robert Charles Wilson, c'est avant tout une ballade avec des personnages qui nous sont proches, nos amis tant ses personnages sont caractérisés. Ils sont tous attachants, que ce soit Lymon Pugh, soldat relevant de l'imagerie de la brute épaisse qui se révélera profondément humain, Calyxa qui ne s’abaisse pas devant les puissants (Ah La réception dans le palais présidentiel). et Sam le précepteur loyal. Le personnage de Julian reste celui le plus flou : on distingue bien ses évolutions, mais on a du mal à le juger définitivement, tout est dans sa complexité psychologique : "Parfois il porte la couronne, a fait un jour remarquer Magnus Stepney, et parfois, grâce à Dieu, il enlève cette saloperie de sa tête."

Pour écrire un bon roman d’après Charles Custis Easton, auteur de roman populaire dont Adam est un fervent lecteur et voit le monde d’après ses écrits, il faut « Trois actes... des chansons dont on n’a aucun mal à se souvenir... des femmes attirantes... des pirates... une bataille navale... un méchant ignoble... un duel d’honneur... » ainsi qu’une pieuvre. Pour éviter tout malentendu avant que vous vous plonger dans cette histoire, j'aimerai préciser que "Il n’y a pas de Pieuvre dans le livre" ni sur la couverture, les pirates sont à la portion congrue, le texte comporte cinq actes ! Reste cependant la présence d'une girafe comme lot de consolation et une bataille navale.

Les thématiques abordées sont les mêmes que celles qui parcourt l'oeuvre de RCW : Science, Religion, Pouvoir. Ce dernier est même défini dans le roman : "D’après ce que j’ai vu, c’est le même genre de métier que surveillant dans une usine d’emballage de viande : ça récompense la dureté et ça tue la bonté qu’on pourrait avoir en soi."
C'est aussi et surtout un roman anti-religion, car, au delà du pur asservissement des masses, elle est celle qui empêche le progrès, l'évolution de la société. Julian, c'est le combat dramatique face à l'obscurantisme et une interrogation sur le sens donné à l'histoire.

L’histoire du monde est écrite dans le sable et évolue avec le souffle du vent

Par contre, ceux d'entre vous qui voudrait lire ce texte pour l'anticipation risquent une vive déconvenue. C'est le défaut le plus important de Julian pour l'amateur de SFFF. La science fiction n'est ici qu'un prétexte, nous sommes face à un roman d'aventure historique qui prend son temps, malgré quelques scènes d'action, pour nous plonger dans ce futur qui ne pourrait être qu'un perpétuel retour en arrière si nous n'y prenons pas garde.




Malgré ses 800 pages, nous sommes attristé que le livre n'en comporte pas plus, car cela reste un très très bon moment de lecture, car comme tout bon livre de SF, il interroge le présent, et c'est un roman qui ne manque pas de spectacle et de réflexion.




 

Challenge Lunes d'encre
 

Quelques citations :


J’imagine que le Dominion va durer encore un peu. Mais il est condamné à long terme, vous savez. De telles institutions ne durent jamais. Voyez dans l’histoire : il y a eu mille Dominions. Soit ils s’effondrent et sont oubliés, soit ils changent du tout au tout.

On ne pouvait prédire l’évolution, avait coutume de me dire Julian, c’est un coup tiré au hasard, sans viser. On ne pouvait peut-être pas savoir ce qu’on devenait.

Par ce matin de la Noël, nous avons donc quitté les ruines dans lesquelles les Dépoteurs avaient découvert Histoire de l’Humanité dans l’Espace, que j’avais fourré dans ma sacoche comme un souvenir nomade. Un maelström d’idées et d’appréhensions s’agitait sous mon crâne, mais je me suis rappelé ce que Julian m’avait raconté sur l’ADN, à un moment qui semblait désormais remonter à une éternité, et sur la manière dont il aspirait à la reproduction parfaite, mais progressait en se souvenant imparfaitement de lui-même. Je me suis dit que c’était peut-être vrai, car nos vies étaient ainsi... tout comme le temps lui-même, chaque instant mourant et plein de son propre reflet déformé. C’était la Noël, que Julian affirmait être une ancienne fête païenne dédiée à Sol Invictus ou quelque autre dieu romain, mais ayant évolué pour devenir la célébration que nous connaissions bien à présent, ce qui ne nous la rendait pas moins précieuse pour autant


« Je crois en toutes sortes de choses, même si je ne les comprends pas forcément. Je crois à la lune et aux étoiles, pourtant je ne peux pas te dire de quoi elles sont faites ni d’où elles viennent. J’imagine que Dieu appartient à cette catégorie... assez réel pour être ressenti de temps en temps, mais mystérieux par Sa nature, et souvent déroutant.
— C’est une réponse subtile.
— J’aimerais en avoir une meilleure.
— Et le Paradis, alors ? Tu penses que nous allons au Paradis une fois morts ?
— On considère en général que le Paradis a des conditions d’admission très strictes, même si les religions n’arrivent jamais à se mettre d’accord sur les détails. Je n’en sais rien. C’est comme la Chine, je suppose : un endroit que tout le monde reconnaît comme réel, mais dans lequel presque personne ne va.
— Il y a des Chinois à New York, ai-je répliqué. Et beaucoup d’Égyptiens, d’ailleurs.
— Mais très peu d’anges, j’imagine.
— Presque aucun.

À la base, Adam, la Théorie des Jeux suggère que les êtres humains ont le choix entre deux comportements. Celui d’une personne fiable qui fait confiance aux autres, ou celui d’une personne indigne de confiance qui agit dans son propre intérêt. La personne fiable conclut un marché et l’honore, la malhonnête passe le même marché mais décampe avec l’argent. La Conscience nous dit : “Sois la personne fiable.” C’est beaucoup demander, car celle-ci est souvent trompée et exploitée tandis que la personne malhonnête occupe souvent trône ou chaire et se vautre dans ses richesses. Mais la personne indigne de confiance, si nous l’imitions tous, nous précipiterait dans un éternel enfer de prédation mutuelle tandis que la personne fiable, si son comportement se généralisait, nous ouvrirait les portes du Paradis. Voilà en quoi consiste le Paradis, Adam, s’il consiste en quelque chose... c’est un endroit où on peut sans hésiter faire confiance aux autres et où les autres peuvent avoir confiance en vous.

J’appelle cela le paradoxe du monothéisme. Compare un chrétien avec un païen adorateur de la nature : si le champ de maïs du païen est ravagé par une tempête, il peut le reprocher au dieu du cyclone, et si le temps est bon il en remercie mère soleil ou quelque chose du même genre ; tout cela, bien que dépourvu de bon sens, suit une certaine logique grossière. Mais avec l’invention du monothéisme, une seule divinité est obligée d’assumer la responsabilité de toute joie et tragédie contradictoire qui se présente. Il lui faut être à la fois le dieu de la tempête et celui de la brise agréable, jouer un rôle dans le moindre acte d’amour ou de violence, dans la moindre naissance bienvenue et le moindre décès prématuré.

Qu’est-ce que le monde moderne, a un jour demandé Julian, sinon un grand cimetière reconquis par la nature ? Chacun de nos pas résonnait dans les crânes de nos ancêtres, et j’ai eu l’impression de marcher non sur de la terre, mais sur des siècles

On m’a souvent demandé si Julian était athée ou agnostique quand j’ai fait sa connaissance.
Je ne suis pas Philosophe, encore moins Théologien, et je ne comprends pas la distinction entre ces deux sortes de mécréants. Pour autant que j’en aie une représentation mentale, je m’imagine l’agnostique comme un homme modeste qui refuse poliment de s’agenouiller devant des dieux ou des icônes en qui il n’a pas toute confiance, tandis que l’athée, bien que mû par les mêmes principes, en approche muni d’un marteau.

Mais tu es un Philosophe ! s’est à un moment exclamé Julian. Puisque tu exclus les êtres surnaturels, il s’agit de Philosophie et non de Religion... et tu le sais aussi bien que moi !
— J’imagine que c’en est, oui, d’un certain point de vue, a concédé Stepney. Sauf qu’il n’y a pas d’argent dans la Philosophie, Julian. La Religion fait une profession bien plus lucrative.
 

Espace lointain

novembre 14, 2017



Jaroslav Melnik, Agullo, 2017 (parution originale 2008), 320 p., 14€ ebook sans DRM


La vérité était immonde; l'ignorance rendait heureux. Alors, à quoi bon savoir la vérité ? A qui pouvait-elle servir ? 

Une dystopie sur la vérité. Une réécriture de la célèbre allégorie de la caverne de Platon.
Plus de deux milles ans après, un questionnement toujours d'actualité.
 

Présentation de l'éditeur : 


À Mégapolis, tous naissent aveugles. Les habitants dépendent de capteurs électroacoustiques, et le verbe « voir » ne fait plus partie du vocabulaire. Jusqu’au jour où Gabr recouvre la vue... Terrifié par ce qu’il prend pour des hallucinations, il se rend au ministère du Contrôle où on lui diagnostique une psychose de l’« espace lointain ». Mais Gabr est saisi par le doute : et si ce qu'il percevait était en fait la réalité ?
Sa rencontre avec Oks, le chef d’un groupe révolutionnaire, va confirmer les intuitions de Gabr et bouleverser sa vie. Tiraillé entre la violence des terroristes et celle d’un système millénaire, Gabr trouvera-t-il sa propre voie pour accéder à l'« espace lointain » et à la liberté ?


Mon ressenti :

Une fois ôté le bandeau, une couverture sans titre qui symbolise le cristallin de l'oeil ainsi que l'espace proche et lointain dont il sera question. Original. Prêt à retirer ses oeillères ?

On entre de plein coeur dans le quotidien de Grab, jeune aveugle ayant des hallucinations remettant en question toute sa vision du monde inculquée depuis sa tendre enfance. Dès lors, son destin semble lui échapper, il n'aura de cesse de tenter de trouver sa propre voie. La première fois qu'il voie réellement la mer est sublime, décrivant avec ses mots obsolètes un univers dont le vocabulaire ne lui permet pas de comprendre ce qu'il a devant lui : la mer et ses vagues, l'horizon, les nuages et les mouettes. Bref, ce fameux espace lointain.

L'auteur, pour créer son univers, aurait pu opérer un simple changement d'état des personnages, passant de voyant à non-voyant, mais il a préféré à mon plus grand bonheur modifier en profondeur notre société pour la faire correspondre à l'état de cécité de ses personnages. De l’architecture à la vie politique en passant par la technologie, l'éducation et le vocabulaire ou la psychiatrie, tout est au service d'un monde aveugle. Pour nous immerger, le récit de Gabr Silk est entrecoupé d'extraits de journaux, manuels, de journaux intimes, de poésie, d'émissions de radio ou de télévision et de rapports d'Etat. Loin de provoquer une rupture dans l'histoire, ces intermèdes se produisent au moment opportun, nous permettant de mieux comprendre cette société totalitaire.
L'auteur se refuse à nous donner des repères géographiques ou historiques pour cadrer sa dystopie, cela ne m'a pas dérangé, le texte étant surtout une fable philosophique.
Petit bémol cependant sur la psychologie du personnage principal à quelques moments, ce dernier changent d'opinion un peu trop rapidement du fait d'ellipse sans que le lecteur comprenne réellement les raisons de ces revirements.

Refusant tout manichéisme, Jaroslav Melnik renvoie dos à dos pouvoir politique totalitaire et opposants, à chacun de trouver son chemin. La fin ouverte ne pouvant être qu'une conséquence de cette liberté. Devant certains choix moraux à effectuer devant la vérité, le libre arbitre n'est pas la panacée.
Une forme et un fond au service du thriller et des idées, une belle découverte pouvant plaire aux fans de dystopies et à ceux qui désireraient une réflexion profonde sur la vérité, le contrôle social, le pouvoir et le libre arbitre.

Pour ceux dont la douceur du chauffage de la classe de philosophie empêchait d'être tout à fait présent, une petite présentation claire de l'allégorie de la caverne.

Lu dans le cadre d'une opération Masse critique Babelio


Quelques citations : 




People of Earth

novembre 12, 2017

David Jenkins, Série, 2016, 22mn par épisodes, 2 saisons de 10 épisodes


You are SPECIAL

Présentation de la série :

Ozzie Graham, un journaliste sceptique, enquête sur un groupe de soutien pour les personnes enlevées par des extra-terrestres, afin de retranscrire de potentielles rencontres surnaturelles. Plus il creuse dans leurs revendications excentriques, plus il se rend compte de la véracité de leurs histoires, et peut-être même de signes qui pourraient prouver son propre enlèvement par des extra-terrestres. 

Mon ressenti :


Beacon, campagne perdue de l'état de New York, un journaliste, Ozzie, ayant quelques jolis scoops à son actif, est envoyé faire un article sur Starcross, un groupe de parole pour les personnes kidnappées. Kidnappées par des aliens !



People of earth, c'est donc l'histoire d'un groupe de personnes ayant été enlevé par des extraterrestres, dénomination qu'ils n'aiment pas, trop péjorative à leurs yeux, lui préférant le terme d'expérimentateurs !
Afin de partager leur expériences, ils participent à un groupe de parole se tenant dans une église (!) administré par le père Doug, prêtre Rock n'Roll. Une sacré galerie de caractères et de tempéraments : il y a  Richard,  obnubilé par les reptiliens;  Chelsea la "desperate housewife" et Kelly qui a peur de s'engager, amoureuses de leur alien coquin; Gerry, l'ours rempli de bon sentiment qui cache un sombre secret; Yvonne qui ne se laisse pas marcher sur les pieds; Enis, fidèle aux représentations sur les agriculteurs; Margaret, très contre culture et amour libre. La psy ratée du groupe, Gina, tente tant bien que mal de fédérer toutes ses fortes têtes.
Chaque épisode va nous montrer leur humanité tapie dans leur faiblesse.


Et puis il y a les aliens qui n'ont rien à leur envié. Il y a le gris, le vert et le blanc, fidèle à l’imagerie populaire. Tous travaillent à un grand projet alien dont il n'est pas très difficile d'en connaitre le but. Mais travailler en équipe n'est pas si facile que ça, même lorsque on maitrise le voyage intergalactique. Jeff, le gris, doit se coltiner une sacré équipe de collaborateurs : entre Jon le vert qui a trop fréquenté les humains et commence à sympathiser un peu trop avec eux; Don le blanc à l'empathie exacerbée. Jeff est un peu au bout du rouleau à force d'être le seul à tenter de garder le cap de leur mission, il a donc un peu de mal à ne pas dire de jurons.


Complétement barré, loufoque par moment, d'autres scènes plus portées sur l'empathie de ces hurluberlus, la série arrive à nous faire rire et pleurer tout à la fois. Vous y rencontrerez aussi une androïde, un agent du FBI, bref tout ce qui fait le charme de la SF. 
La saison 2 change de thème conducteur, on suit un peu mieux la gestion des équipes professionnels chez les aliens. Eux aussi pratique le management bienveillant et le team building ! Savoureux.



Vous apprendrez à préparer votre valise pour être prêt en cas de tentative d’enlèvement alien.
Et vous pourrez répondre à la question : est ce que les aliens ont le cerveau gelé lorsqu'ils mangent rapidement de la glace ?




Humains et aliens ont en commun de refouler leurs sentiments, de quoi n'être au final pas si différents. Les extra terrestres existent donc et ils nous ressemblent fortement.

Un seul défaut, et pas des moindres, le temps passé en leur compagnie coule trop rapidement. Heureusement, une troisième saison a été signée, mais il va falloir attendre l'année prochaine.

Une petite pépite, rien que ça.


Bifrost n.88. Dossier Greg Egan : Les temps futurs

novembre 08, 2017

 

Bifrost, Le Bélial, 2017, 192 p., 6€ epub sans DRM

Editorial : Olivier Girard y déplore le manque de talents - publiables - français en SF, d'où un sommaire des nouvelles 100% anglophone. Il évoque aussi quelques changements à venir : des nouvelles plus nombreuses dans les prochaines livraisons. A suivre...


La Dernière plume de Matthew Kressel.
Un écrivain se retire pour écrire son dernier roman que personne ne lira. Il reprendra l'inspiration auprès d'une jeune muse. Nostalgie de l'ancien temps qui ne reviendra plus, y est déploré la fin du papier : nous sommes dans la science fiction, si c'est juste pour déplorer les nouvelles technologies, sans autres fondements que la nostalgie... Un texte dépourvu d'originalité sauvé toutefois par un habillage SF plaisant. Mais bon, si je lis de la SF, ce n'est pas pour avoir des textes au thématique de littérature générale. Le directeur du Bélial déplore le manque de talent français, ce n'est pas cette nouvelle qui m'a démontré que les anglosaxons font mieux. Comme le dit Egan dans l'interview :

Utiliser la science-fiction pour bricoler des métaphores sur des thèmes familiers revient à la dévoyer ; c’est comme prendre un microscope pour s’en servir de presse-papier.

La Vallée de l'étrange de Greg Egan
Difficile de résumé sans spoiler, donc passons directement aux thématiques : Qu'est ce qui fait la conscience, l'identité ? Les souvenirs ? L'expérience ? Au delà de la non acceptation des androïdes et de la non reconnaissance de leur existence par la société, Greg Egan nous interroge sur Et si nos souvenirs étaient incomplets, serions nous la même personne ? Serions nous une personne ? Un bon texte au personnage attachant.


Suit le fameux Cahier critique sur l'actualité du genre SF. Afin de pouvoir prévoir ses futurs achats. Indispensable pour ne pas jeter de l'argent par les fenêtres. Le nombre de pages de la revue n'étant pas illimité, quelques critiques en ligne ici
J'y ai repéré Au bal des actifs; Celestopol qui me faisait envie, mais me fait douter d'après quelques points soulevés; L'enfer du troll (qui traine sur ma liseuse de même que son instinct), Le Moineau de Dieu (idem)
La présentation d'Oregon de Pierre Pelot avait tout pour me plaire, mais la conclusion de Laurent Leleu a de quoi refroidir les ardeurs. Idem pour Playground de Lars Kepler
Déjà lu et chroniqué par mes soins : Metro 2035 - La Cité des miroirs - L’Arche de Darwin
Dans Le coin des revues (et fanzines), rien à sauver d'après Thomas Day

La revue donne ensuite la parole à un illustrateur : Caza et à des librairies fantômes ! De quoi voyager dans le temps pour les parisiens.


Arrive alors le spécial Greg Egan. Pas de photo du monsieur, mais un scan de son cerveau, pas si mal !

L'interview est le moment que j'attends le plus à chaque livraison de la revue. Et cette dernière a bien failli ne pas exister, Greg Egan ayant "envoyés chier dès la seconde question de l’interview qu’on avait entrepris de lui consacrer (non non, on a pas les boules) " l'équipe du Bélial. Plus d infos ici. De fait nous avons le droit à une "vieille" interview de 2011. On y côtoie un auteur militant et droit dans ses bottes concernant l'utilisation de la science dans la SF. Un homme qui fait la part des choses entre SF d'émerveillement et la sienne très méthode scientifique. Il apparait cependant par instant comme détenteur de LA vérité, mais n'est ce pas le lot de tout le monde ?
La fin des certitudes, de Philippe Boulier, est l'article qui m'a le plus emporté, décrivant les différentes thématiques et approches de l'auteur. Ayant peu lu de lui, mais lisant régulièrement des avis sur ces textes, je voyais un Greg Egan hard science pur et dur, mais c est aussi un penseur critique sur notre société bien que le sieur s'en défende.
Un article se penche sur la cas Quarante deux, une confrérie secrète organisant des déjeuners entre initiés, et dont il semblerait aurait usé de son influence pour que Greg Egan soit publié en France ! J'avais souvent entendu parlé des 42, sans savoir réellement ce que cela recouvrait, me voilà informé.
Les deux guides de lecture (romans et nouvelles) sont frustrantes à deux titres : les romans les plus abordables sont les moins réussis. Et le guide étant le fait de plusieurs chroniqueurs, difficile de se faire un jugement précis an fonction des goûts et des couleurs des uns et ses autres. On pourra aussi reprocher quelques redondances entre les guides et l'article de Philippe Boulier.
Bref un dossier très instructif et frustrant : l'oeuvre est inabordable pour le simple mortel que je suis. Et en vieillissant,  le bonhomme ne met pas d'eau dans son vin car il conseille désormais "que le lecteur ait un crayon à la main pour noter les passages à éclaircir, ou aille sur son site lire un article de vulgarisation scientifique complémentaire et peut-être même nécessaire…"
Pour ma part lire de la science fiction, c'est s'émerveiller et s’interroger sur la société, Greg m'a clairement fait comprendre d'aller côtoyer d'autres auteurs. Dommage car ce traitement science et réflexions sociétales est plus qu'intéressant.


Je ne suis pas intéressé par les histoires qui invitent le lecteur à rester bouche bée « d’émerveillement » face à la taille de l’univers, aux échelles de temps cosmologiques ou aux étrangetés quantiques, ni par les histoires qui abordent la notion, évidente depuis maintenant longtemps, qu’il n’y a aucun dieu et que nous n’avons aucun but préexistant, comme s’il s’agissait d’une humiliante révélation soulignant notre insignifiance et notre impermanence. La littérature qui se confronte véritablement avec la réalité n’est pas choquée par ce que l’on connaît déjà depuis des siècles. À la place, cette littérature s’émerveille du fait que nous ayons réussi à en apprendre tant au sujet de l’univers, et en savoure les détails.
Une œuvre d’art qui ne dit rien sur les lois de l’électromagnétisme, la gravité, la mécanique quantique, rien sur l’ancrage physique de la conscience, rien sur le processus lors duquel nous avons appris les lois qui gouvernent tout ce qui nous entoure, cette œuvre serait pareille à une œuvre d’art représentant la Terre actuelle mais sans la moindre mention des lois et coutumes humaines, des tensions entre l’individu et la société, des représentations d’une ville, d’un village, d’une forêt ou d’une rivière. Un art qui ne voit pas le véritable environnement dans lequel nous vivons – la réalité physique dans son sens le plus large – serait myope et équipé d’œillères, quelque chose d’aussi absurde que pathétique.

Roland Lehoucq nous livre un scientifiction sur Des roues dans l'espace
Si vous pensez que certains vaisseaux sont circulaires et tournent sur eux même pour faire joli, je ne peux que vous inviter à lire l'article. Le bon professeur Lehoucq va vous expliquer le pourquoi de la chose via les concepts de gravité artificielle, d'impesanteur, d'inertie et de force centrifuge...
Et nous livre un conseil si toutefois vous avez l'occasion d'aller sur ce genre de vaisseau spatial : "Je ne recommande donc pas de jouer au basket ou de faire du saut en hauteur dans une station orbitale" ou bien alors d'avoir un sac à vomi proche !


On finit par les paroles de Normes et l'appel au vote pour le prix des lecteurs Bifrost 2017.
Pour finir, une version epub toujours bancal : un sommaire non mis à jour totalement, des espaces très nombreux qui apparaissent ou disparaissent, des renvoies aux notes non valides, un roman imputé à un autre auteur. Rien de rédhibitoire à la compréhension mais ces problèmes durent depuis pas mal de numéros. Agaçant. Réagissez ! (une version corrigée a été mise en ligne le 06 novembre, après rédaction de mon avis, mais j'ai la flemme de vérifier si tout est rentré dans l'ordre)

Les lutins aiment écrire sur les arbres, donc attention si vous avez la fibre écolo. Et Xapur lance un appel à l'aide à l'équipe du Bélial : Mais pourquoi sont-ils si méchants avec leur collaborateur ? Et Lecture42 s'est fait taxer quelques euros par l'équipe du Bélial ! Mais que fait la police ?

Stone junction : une grande oeuvrette alchimique

novembre 06, 2017

 

Jim Dodge, Super 8 éditions, 2017 (parution originale 1990), 720 p., 16€ epub sans DRM

Quand le dernier capitaliste aura été étranglé
Avec les tripes du dernier bureaucrate,
Des cerisiers fleuriront dans nos esprits.

C'est quoi la vie ? Jim Dodge vous donne sa réponse. Distrayant, plaisant et profondément humain.

Présentation de l'éditeur :


La magie, c'est la vie !
Depuis sa naissance, Daniel Pearse jouit de la protection et des services de l'AMO (Association des magiciens et outlaws), géniale et libertaire société secrète. Sous le parrainage du Grand Volta, ancien magicien aujourd'hui à la tête de l'organisation, le désormais jeune homme va être initié à mille savoir hors normes, de la méditation à la pêche à la mouche, du poker à l'art de la métamorphose, en passant par le crochetage express et l'invisibilité pure et simple. Mais dans quel but ? Celui de l'aider à retrouver (et à faire payer) l'assassin de sa mère... ou celui de dérober un mystérieux - et monstrueux - diamant détenu par le gouvernement, rien moins, peut-être, que la légendaire pierre philosophale ?
À ces deux missions inextricablement liées s'ajoute en creux, la quête primordiale de Daniel : celle qui lui permettra de découvrir qui il est vraiment. Et peu importent les moyens qu'il lui faudra employer pour l'accomplir.

Mon ressenti :


Daniel Pearse a reçu une éducation libertaire, que ce soit par sa mère ou ses différents précepteurs :  pas d'école mais un travail dans une imprimerie de faux papiers; découverte de la nature avec un Will Bill dont la seule pédagogie se limite à une question par jour, et réponses ésotériques; un autre précepteur qui adore deux choses antagonistes : les armes et les drogues; un crocheteur de serrure s'exprimant essentiellement par des citations; ... Une pédagogie pour le moins étrange, mais "qui pourra dire quelle est la leçon, tant qu’elle ne sera pas apprise ?"

Tous ces différents hurluberlus ont en commun une organisation : l'AMO, dont le sens de l'acronyme s'est  perdu ou reflète les aspirations des uns des autres. Une chose est sûre :

Indépendamment des dérives concernant son nom, l’AMO est une société secrète – enfin, davantage de l’ordre du secret de polichinelle, en fait. En gros, l’AMO est une alliance historique de criminels, d’inadaptés, d’anarchistes, de chamans, de mystiques de la terre, de romanichels, de magiciens, de scientifiques fêlés, de rêveurs et autres individus sociologiquement marginaux.

Stone Junction, c'est l'histoire de Daniel, bercé par la contre culture américaine. Au vue de la fameuse brochette de personnages, on aurait pu croire à un récit où la surenchère était la seule raison d'être, le fameux Sex, Drugs, And Rock 'n Roll mais il n'en est rien. Jim Dodge parvient à garder un équilibre juste entre délire et raison, contre-culture, alchimie et ésotérisme. Une approche à la lisière de différents genres : quête initiatique, roman noir et fantastique.
L'auteur ne se prend pas au sérieux, son texte est truffé de pointes d'humour, parfois de loufoquerie. Son but n'est pas tant un discours thétorique sur la contre culture, mais de nous conter une quête identitaire dans un monde où la vitesse fait que l'on oublie qui l'on est. Cependant, pas de c'était mieux avant (sans toute cette paperasse, cette surveillance généralisée, cette éducation imposée), juste une vision d'un mode de vie alternatif, où le mot valeur a encore du sens, où la magie est réaliste.

Malgré ses 700 pages, le style de l'auteur nous fait tourner les pages à vitesse grand V, j'ai pris beaucoup de plaisirs à rencontrer les différents protagonistes, tous bien brossés et originaux dont la pédagogie et les modes de vie remplissent les deux tiers du livre. Le dernier tiers, que j'ai moins apprécié, est un peu plus ésotérique, mais reste compréhensible, et clos ce récit de vie de manière assez pessimiste (réaliste ?)

Au delà du prix de mon point de vue trop cher malgré le nombre de pages, je m'interroge sur le fait de rééditer ce livre en grand format, il est facile de le trouver d'occasion pour pas cher. D'autant que la traduction est la même.
Cela m'a tout de même permis de découvrir ce texte dans une version électronique, version qui ne comprenait pas la préface de Thomas Pinchon ! Suite à mon questionnement auprès de l'éditeur voici sa réponse "Les droits de la préface ne sont pas cédés pour les versions numériques." Je pense qu'il aurait été judicieux de modifier la couverture en conséquence et de l'indiquer clairement dans la présentation du livre. Un procédé que je goûte très peu !

Livre chroniqué dans le cadre d'un service de presse.



Quelques citations : 


Hors-la-loi, rectifia Smiling Jack. Pas des criminels : des hors-la-loi. Mon ami Volta dit qu’il y a une différence de taille. Les hors-la-loi ne font le mal que lorsqu’ils estiment agir pour le bien ; alors que les criminels, eux, ne se sentent bien que lorsqu’ils font le mal.

La connaissance et les technologies émergent toujours avant notre capacité à en saisir les conséquences. Accélérateurs linéaires, réacteurs à neutrons – que font-ils si ce n’est tout accélérer au-delà de l’entendement, tout en accumulant des matériaux mortellement dangereux, de toutes sortes et dans des quantités dépassant largement les critères de la nature ? C’est la folie de la cupidité et du pouvoir, comme l’accumulation d’or, et tant de pouvoir entre les mains de si peu de gens pourrit le cœur. Il faut que nous mettions le holà et réfléchissions sérieusement aux conséquences découlant de la possession de tant d’énergie, et à ce que signifierait un tel déferlement. J’ai dit que la rançon serait le démantèlement de toutes les infrastructures nucléaires, mais en fait ce n’est pas ça. La rançon, c’est le temps. Le temps de considérer les choses, d’évaluer, de juger. Le temps est le cœur de la tragédie.

Un échec est habituellement imputable à deux facteurs : la conception ou l’exécution. M’est avis que les deux te font défaut.

– Vous prenez beaucoup de drogues ?
Mott vida sa tasse, s’essuya la moustache sur sa manche en peau de daim et répondit :
– Ouaip. Toi ?
– J’en ai goûté un peu à Berkeley
– T’as pris quoi ? T’as laissé tomber ?
– Pas vraiment. Les choses ont changé, c’est tout.
– Tu vois, commença lentement Mott, c’est exactementpour ça que j’en prends. Les drogues changent jamais, alors que toi oui, donc comme ça tu as toujours un repère pour prendre la mesure des changements – un peu comme le rocher dans la rivière qui t’indique le niveau de l’eau.
– Je ne suis pas certain de bien saisir, dit Daniel en avalant une gorgée de la boisson à la texture résineuse.
– Tu peux voir ça sous cet angle, Dan, expliqua patiemment Mott : comment peux-tu savoir que tu changes si tu as pas un référent qui, lui, ne change pas ?
– Supposons que tout change en même temps ? objecta Daniel.
– Alors, tu aurais besoin des dopes juste pour suivre le mouvement.
– Ou de quelque chose, dit Daniel, qui avait du mal à suivre la discussion.
– En plus, conclut Mott, j’aime quand les couleurs se mélangent.

Ce n’est pas parce que tout est différent que quoi que ce soit a changé.

Ce que je n’arrive pas à décider, c’est si tu devrais te mettre à genoux et remercier ton patron qui t’oblige à faire le fou, ou bien entortiller ces oreilles de lièvre et lui dire de se les fourrer dans le cul. Quitte à faire le fou, autant apprécier. Si tu trouves ça humiliant, démissionne. Les patrons de ce monde ne peuvent rien te faire que tu ne puisses les empêcher de faire. Nous nous méritons tous nous-mêmes. 

Fourni par Blogger.