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30/Robert Charles Wilson/custom

Redshirts - Au mépris du danger

avril 17, 2018



John Scalzi, L'Atalante, 2013, 336 p., 10€ epub sans DRM




Et on rigole, et on s’amuse !

Des morts à foison, une boite mystérieuse, un lieutenant poisseux, une machine à café bien utile, il s'en passe des événements étranges sur l'Intrépide. Au mépris du danger, la nouvelle cargaison de chair fraiche a bien l'intention de changer les choses.

Présentation de l'éditeur :  


Années 2460. Lʼenseigne Andrew Dahl vient dʼêtre affecté à bord de lʼIntrépide, le prestigieux vaisseau amiral de lʼUnion universelle. Génial ! Pas tout à fait. Les jeunes recrues de lʼéquipage ne tardent pas à sʼen apercevoir, les sans-grade comme eux ont une fâcheuse propension à trouver une mort spectaculaire au cours des missions dʼexploration alors que leurs supérieurs – le commandant, le premier officier scientifique et lʼhéroïque lieutenant Kerensky – sʼen tirent toujours à bon compte. Il faut bien lʼadmettre : les « redshirts » sont éminemment périssables. Compris. Sʼils tiennent à survivre en dépit de la couleur de leur tenue, Andrew et ses compagnons sont condamnés à résoudre le mystère et à trouver une parade.


Mon ressenti :


Bienvenu à bord de L'Intrépide, le vaisseau phare de la Flotte de l'Union universelle, celui qui exécute "avec brio" le plus de missions diplomatiques, militaires et de recherche délicates.
Celui aussi où les pertes en personnel sont les plus fortes et les plus étranges : mort par requin de glace, par vers géants de Borgovie, par désintégration, ... Un vaisseau où les membres de l'équipe vont tous chercher du café à l'approche de leur état major, un vaisseau dont les scientifiques utilisent une "boîte magique qui [leur] sert pour tout ce qui est impossible". J'ai beaucoup apprécier le concept de cette boite. Sans parler de Kerensky qui " Au cours des trente-six derniers mois, Kerensky s’est fait tirer dessus à trois reprises, il a attrapé quatre maladies mortelles, il s’est fait ensevelir sous un éboulis, blesser dans un crash de navette, brûler au visage dans l’explosion de son panneau de commandes sur la passerelle, il a subi un accident de décompression, un accès d’instabilité mentale, la morsure de deux animaux venimeux et il s’est vu arracher le contrôle de son organisme par un parasite extraterrestre. Tout cela avant ses récents déboires avec bactéries et robots."
Comme le dit l'auteur, "Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce vaisseau"
L'équipe de chair à canon bien fraiche qui arrive va tenter de comprendre cette épidémie de bleusaille. Et découvrir une réalité peu reluisante.

Pour tous ceux à cheval sur la véracité scientifique, changez de trottoir, de rue et de ville et passez votre chemin. Scalzi s'en moque et va jusque dans la caricature. Pour preuve cet extrait "Le prix d’un hyper [appel téléphonique] de cinq minutes représentait une semaine de solde. Dahl ne s’en étonna pas : il fallait une quantité considérable d’énergie pour ouvrir un tunnel dans l’espace-temps et connecter en temps réel deux terminaux séparés de plusieurs années-lumière. Or l’énergie n’était pas donnée." Mais toutes ces invraisemblances sont au service du récit.

Un humour léger, parfois moins, mais qui m'a fait rire ou sourire
— Pour ça, je te devrai une pipe, dit Duvall.
— Hein ? s’écria Dahl.
— Hein ? répéta Hester.
— Pardon, dit Duvall. Dans les forces terrestres, quand quelqu’un te rend service, tu lui dois une faveur sexuelle. Pour un petit service, c’est une branlette. Moyen service : une pipe. Grand service : la totale. J’ai dit ça par habitude. Ce n’est qu’une expression.
— Compris, fit Dahl.
— Pas de fellation en vue, précisa Duvall. Que ce soit bien clair !
— C’est l’intention qui compte, la rassura Dahl avant de se tourner vers Hester. Et toi ? Tu veux me devoir une gâterie, toi aussi ?
— Laisse-moi y réfléchir.
— Moi aussi, je me ferais bien sucer ! s’exclama Kerensky en arrivant enfin d’un pas incertain.
— Bon, d’accord, dit Hester. Je t’en devrai une.

Arrivé à mi parcours, Scalzi nous délivre le secret de ce vaisseau. A temps, car les péripéties de nos comparses, aussi cocasses fussent-elles, auraient pu commencer à faire tourner en rond le lecteur. Le livre prend une route que je n'avais pas vu venir, lui donnant une réflexion que tout à chacun s'est posé une fois au moins dans sa vie.
Le roman se termine par trois Codas permettant d'explorer l'effet "miroir" (difficile d'en dire plus sans dévoiler l'intrigue). Bien que permettant d'aborder finement la psychologie des personnages, j'ai eu du mal à me départir d'un  : "mais pourquoi ne pas l'avoir intégré à la trame principale ?" A partir de là, je me demandais si l'auteur a voulu par ce subterfuge masquer une construction bancale de son récit. Mais même à cette critique, le roman donne une réponse : cela reste l'un des mystères de la création !

De tous les Scalzi lus, c'est aussi dans une veine humoristique et ironique, mais je n'ai pas retrouvé le sérieux qui suintez en filigrane de ses autres écrits. Malgré sa brièveté, j'ai parfois trouvé le temps long.
A lire comme un divertissement assumé et assuré, un roman qui fera sourire les fans des séries Star Strek ou SG-1 ou autres séries SF, pour peu qu'ils aiment le second, troisième et zéro degré.

Ce roman a reçu les prix Hugo et Locus en 2013
(Il ne devait pas avoir beaucoup de concurrents cette année !)

Baroona a trouvé le tout très fun, et Alias a eu l’impression que ça tirait sur la corde




Le Moineau de Dieu

avril 12, 2018


Mary Doria Russel, ActuSF, 2017 (parution originale : 1996), 464 p., 10€



Des jésuites qui s'envoient en l'air, pas très sérieux. Alors Dieu se met en colère.
Un roman que j'ai adoré et détesté à la fois.



Présentation de l'éditeur :


Emilio Sandoz, linguiste et prêtre, est le seul survivant d’une mission de contact avec des extraterrestres sur une planète lointaine. Il en revient marqué du sceau de l’infamie : là-bas, il se serait prostitué et aurait tué un enfant... Que s’est-il réellement passé ? Que sont devenus les autres membres de l’expédition ? D’où viennent ces cicatrices terribles sur ses mains ?


Mon ressenti :


La découverte d'une nouvelle planète habitée, l'envoi de Jésuites pour découvrir l'autre fils de Dieu.

Un roman assez ardue au départ : plusieurs époques sont évoquées; dans une même scène, les points de vue passent d'un personnage à un autre, des informations importantes se glissent parfois l'air de rien, demandant une lecture attentive. Mais malgré cela,  l'auteur débute son roman par la fin et l'on sait que l'expédition s’est mal déroulée : après quelques années, seul un survivant revient, mutilé et blessé. En outre, il se serait prostitué et aurait tué, pas glop pour un curé !
 
L'auteur prend son temps pour nous dépeindre ses personnages : Emilio Sandoz, jeune et dévoué dans les favelas; le vieux couple Edward, toujours plein de verve et d'humour, Sofia Mendes, la jeune et belle carriériste, une "anorexique émotionnelle" chargé d'en apprendre plus sur le travail de Jimmy Quinn, un astronome...
De même pour l'univers qui nous est fourni par petites touches au coeur des dialogues. L'intelligence artificielle a fait son nid dans la société, Sofia est chargée de collecter les données des travailleurs pour pouvoir construire une IA qui prendra la place des humains, un boulot de nettoyeur à la mode futuriste. Les astéroïdes servent de mines à métaux. L'univers SF ne prend jamais le pas sur les personnages.
L'histoire se déroule en deux périodes : celle de la décennie 2010 et la rencontre entre les différents protagonistes, et les années 2060, avec le retour de la mission et de son mystère. Nous rencontrons alors John Candotti, chargé de prendre soin d'Emilio Sandoz revenu seul de Rakhat. Journalistes tournent pour avoir la primeur du premier témoignage.


La décision et le montage de l'expédition se déroule sans mal, ce qui peut faire lever les sourcils, mais quand Dieu envoie des signes à droite et à gauche que voulez vous, tout glisse comme sur des roulettes...
Toute la mise en place prend un bon tiers du roman mais c'est la partie que j'ai le plus apprécié. Les personnages ont une histoire et des personnalités fortes, leurs relations sont crédibles. La foi est relativement mise en doute par différents protagonistes.

Puis tout se gâte, la révélation mystique de l'un, la conversion des autres face à ce nouveau monde m'a vite lassé. D'un début de roman critique sur la foi, on nage ensuite dans les eaux plus troubles de la croyance comme certitude.
Et c'est long, très long. Alors que nous sommes enfin sur la découverte de la planète, le rythme est lent, les révélations peinent à venir, la crédibilité scientifique en prend pour son grade et certaines péripéties sont à la limite du grand guignol.
L'explication finale sera bâclée en quelques pages, alors que le lecteur attendait depuis le début son explication.

Du bon, du très bon, du moins bon, un roman qui aurait pu être parfait sans tout ce bazar religieux. Une allégorie sur la découverte des Amériques qui donne au final une vision de la volonté des premiers colons mais fait l'impasse sur le ressenti des indigènes. Les bourreaux n'étaient pas si bourreaux, quand aux victimes, si Dieu l'a voulu ainsi...

Une postface, Des jésuites dans l’espace, postface écrite pour le 20e anniversaire du Moineau de Dieu par Mary Doria Russell et une interview ponctue le livre. Des petits plus toujours apprécié à leurs justes valeurs.

J'ai gagné ce livre lors d'un concours organisé par le RSF Blog que je remercie pour cette découverte.


Yogo trouve aussi le roman un peu trop porté sur le questionnement d'un hypothétique Dieu et sur la foi qui s'y rattache.
Xapur a préféré la seconde partie

Quelques citations :


Le génie a peut-être ses limites, mais la bêtise ne souffre pas du même handicap.

Tu veux que je te dise quelque chose ? Je ne supporte pas l’idée que c’est uniquement parce qu’on est religieux qu’on se montre bon et vertueux. Je fais ce que je fais, dit-elle en scandant chaque mot, sans espoir de récompense, sans peur d’un châtiment. Je n’ai nul besoin d’être soudoyée par le ciel ou terrorisée par l’enfer pour me conduire correctement, je te remercie bien.
Remâchant ce même problème, tandis qu’il regagne sa chambre sans lumière, dans l’est de Rome, John Candotti possède sa propre théorie quant à la façon dont le drame s’est noué. La mission, pense-t-il, a sans doute échoué par la faute d’une série de décisions logiques, raisonnables, soigneusement pesées, dont chacune a paru sur le moment être une bonne idée. Comme tous les plus gigantesques désastres.

il n’avait pas seulement été le premier homme à poser le pied sur Rakhat, il n’avait pas seulement exploré plusieurs parties de son plus vaste continent, appris deux de ses langues, aimé certains de ses habitants. Il avait aussi découvert la limite extrême de la foi et, ce faisant, il avait pu situer la frontière exacte du désespoir. Ce fut à ce moment-là qu’il apprit véritablement à craindre Dieu.

Le Consortium d’entrée en contact a su exploiter le drame au maximum ; en le distillant sous forme de minuscules épisodes, il a su en extraire jusqu’à la dernière parcelle de substantifique moelle, jusqu’au dernier gros sou, même lorsqu’il est devenu évident que ses propres hommes avaient sans doute péri sur Rakhat.

Récent retraité, George avait passé ses premières semaines de liberté à sillonner sa vieille maison de fond en comble, pour y découvrir toutes les petites réparations nécessaires, regardant avec tout l’orgueil d’un conservateur de musée les fenêtres en bois qui fonctionnaient impeccablement, le travail de la brique, l’ordre qui régnait dans son atelier. Il lut des piles de livres, qu’il dévorait comme du pop-corn. Il agrandit le jardin, construisit une tonnelle, réorganisa le garage. Il s’enfonça dans un moelleux coussin de satisfaction. Il s’emmerda à cent sous de l’heure.

Comprenez-vous la différence qu’il y a entre un polyglotte et un linguiste ? »
Un murmure s’élève. Tout le monde connaît les deux mots, mais sans jamais avoir eu à préciser la distinction.
« L’aptitude à parler parfaitement une langue ne nous permet pas automatiquement de la comprendre sur le plan linguistique, explique Sandoz, de même qu’on peut être un très bon joueur de billard sans vraiment comprendre la physique newtonienne, n’est-ce pas ? J’ai reçu une formation très poussée dans le domaine de la linguistique anthropologique, si bien que mon but en travaillant avec Askama n’était pas seulement d’être capable de demander à quelqu’un de me passer le sel, si vous voulez, mais d’obtenir certains aperçus des a priori culturels sous-jacents et du psychisme de son peuple. »

Juste ciel, soupira Anne, quelle dégringolade ! Nous qui croyions être le centre de l’univers, et à présent, voyez donc ! Nous ne sommes guère qu’un groupe d’êtres conscients comme tant d’autres. Patatras ! » Son expression changea et elle se pencha pour serrer Emilio dans ses bras avec une jubilation mauvaise. « Qui croyez-vous que Dieu aime le mieux, mon père ? Hou, en voilà une vilaine petite pensée ! Rivalités parmi les espèces conscientes ! Tu imagines un peu la théologie de la chose, Emilio ? »

« Pourquoi donc est-ce si difficile à accepter, messieurs ? demanda-t-elle en les regardant sans ciller. Pourquoi attribue-t-on à Dieu tout le mérite quand tout va bien, alors que c’est toujours de la faute du médecin s’il y a une merde ? Quand le patient s’en tire, c’est invariablement “Merci, mon Dieu”, et quand il meurt, c’est toujours “Ce con de médecin”. Une fois, une seule fois dans ma vie, ne serait-ce que pour la nouveauté de la chose, ça me botterait bien si quelqu’un avait l’idée d’accuser Dieu au lieu de m’accuser moi, quand il y a mort d’homme.

La controverse de Zara XXIII

avril 09, 2018

John Scalzi, L'atalante, 2018 (parution originale 2011), 320 p., 11€ epub sans DRM



Vous adorez les chats, les lol cats, mais le genre humain vous désespère. Alors jetez vous sur ce Scalzi.

Présentation de l'éditeur :


Prospecteur indépendant sur une des planètes minières de la toute-puissante compagnie Zarathoustra, Jack Holloway découvre un filon d’innombrables pierres précieuses dont une seule suffira à le mettre quelque temps à l’abri du besoin… si les avocats de son client ne trouvent pas le moyen de l’en déposséder.
Le même jour l’alarme de son domicile se déclenche. On s’est introduit chez lui. S’agit-il d’un cambrioleur ? Non ! L’intrus se révèle être une adorable boule de poils d’une espièglerie confondante. Mais sans doute ne vit-elle pas seule sur cette planète…
Bientôt, les cadres de la compagnie s’avisent du problème : si le petit peuple à fourrure de Zara XXIII est doué de raison, c’en sera fini de l’exploitation de son sous-sol par une entreprise étrangère. À leurs yeux, la solution est simple : tout faire pour que ne soit pas reconnue cette intelligence.
Ainsi débute La controverse de Zara XXIII.

Mon ressenti :

Le "nouveau" Scalzi est vieux de sept ans, de quoi s'interroger sur la valeur du texte en question. Et bien non, la question est plutôt de savoir pourquoi L'Atalante a attendu tout ce temps pour nous l'offrir ? Drôle, réjouissant, intelligent, plein de verve et de répondant, un excellent moment de lecture.

La compagnie minière Zarathoustra est active sur plusieurs exoplanètes. Les produits bruts sont devenus extrêmement rares sur Terre, alors autant piller les autres planètes. Sale boulot délégué a des prospecteurs dont on pourra toujours rejeter sur eux une quelconque faute et les jeter comme des malotrus. Avec en outre ce foutu respect de la biodiversité qui est devenu obligatoire même sur les autres planètes, mais heureusement les directives sont assez floues et les déductions fiscales bien réelles.
Jack Holloway est un de ses free lance et le respect du règlement n'est pas inscrit dans ses gènes, pour preuve, il délègue allégrement les explosions à son chien ! C'est de cette manière qu'il tombe sur un filon de pierres précieuses, sa poule aux yeux d'or. Mais la découverte d'un pseudo chat savant risque de tout remettre en question.

Ces petites bestioles ressemblant a de gros chats bipèdes, intelligents et tout mignons. Ils sont parfaits : ils dorment dans le lit en donnant des courbatures à son propriétaire, ils le regardent avec plein de mignontitude pour parvenir à leurs fins et ils ont réussi à asservir le chien. Et ils sont toudous, d'où le nom qu'il leur est assigné. Mais sont-ils des êtres doués de raisons ?

Alors, à l'analyse, c'est bourré de défauts : une planète où l'on respire comme sur Terre, des toudous dont nous serons pas grand chose, les ficelles sont grosses et tout se déroule comme sur des roulettes.
Mais tout cela n'est rien face au plaisir de lecture, et l'auteur construit son intrigue en jetant aux lecteurs les différentes pièces de son puzzle qui s'imbriqueront parfaitement pour le final en feu d'artifice. C'est assez punk au final, comme le nom de la planète à la fin du roman. Et l'air de rien, on réfléchit à pas mal de concepts : la mainmise des grosses compagnies sur la société, la corruption, la justice, l'écologie, l'altérité et l'éthique. 
Le personnage principal est aussi bien brossé, d'un tchatcheur invétéré nonchalant, Jack Holloway finira bien plus ambigüe qu'il ne l’apparaissait au départ. Un Jack Sparrow sans le eye-liner, un Miles Vorkosigan sans nanisme mais flamboyant, un Nicholas van Rijn sans bedaine mais tout aussi égocentrique, ne se refusant aucun stratagème pour parvenir à ses fins.

Arrivé à la moitié du roman, changement de lieu pour les prétoires de Justice. mais le rythme ne faiblit pas, la gouaille est toujours présente, la controverse du titre prend son sens, mais ne vous attendait pas à une qui ressemblerait à l'historique Valladolid, le but est de divertir, et celui ci est atteint grâce à de nombreux rebondissements plus incertains les uns que les autres.

Le livre s'ouvre sur une note de l'auteur rendant à César ce qui est à César :
La Controverse de Zara XXIII se veut une refonte de l’histoire et des péripéties décrites dans Les Hommes de poche, le roman de H. Beam Piper publié en 1962 et finaliste du prix Hugo. Plus précisément, La Controverse de Zara XXIII s’approprie l’intrigue générale des Hommes de poche, de même que certains noms de personnages et ressorts narratifs tout en les associant à de nouveaux éléments, protagonistes et rebondissements. Voyons-y un reboot de l’univers de Piper, un « redémarrage » dans la veine de celui opéré par J. J. Abrams autour de la série de films consacrés à Star Trek (avec, espérons-le, un plus grand souci de la science). 


Au final, La controverse de Zara XXIII est une fable utopique punk, un miroir grossissant de notre société et de nos défauts et surtout un vibrant plaidoyer légèrement anar : Et si ?
Bref, je l'ai dévoré, j'ai adoré, et j'en redemande.



Et hop, une petite interview de l'auteur sur ActuSF


Quelques citations :


Ils s’en tireraient mieux s’ils n’étaient pas raisonnables, se dit Holloway. En effet, leur intelligence ne suffirait pas à garantir qu’elle soit reconnue. Trop de gens avaient intérêt à ce qu’il n’en soit rien. Il valait mieux être un singe incapable de comprendre de quoi on le spoliait plutôt qu’un homme qui ne s’en rendait que trop compte… mais se révélait impuissant à l’empêcher.

Chad, voilà ce que j’avais en tête quand je disais que tu es quelqu’un de bien. Permets-moi de le présenter ainsi : dans la vie, on perd ou on gagne. Mais, si tu échoues, cela ne veut pas dire que ton adversaire doit l’emporter. Tu me comprends ?

— Quelle opinion vous inspire M. Holloway ?
— Ai-je le droit de dire des grossièretés ?
— Non, intervint Soltan.
— Alors disons que nos relations sont tendues.
— Pour une raison particulière ? demanda Meyer.
— Combien de temps me donnez-vous ?
— Contentez-vous de nous résumer la situation.
— Il contourne les directives de l’ACPE et de la compagnie, il cherche tout le temps la petite bête, il joue les juristes en permanence, il m’ignore quand je lui dis qu’il n’a pas le droit de faire quelque chose et c’est globalement un sale type, répondit Bourne, le regard rivé sur Holloway.
— Aucune qualité ? demanda Meyer, quelque peu amusée.
— J’aime bien son chien.


Dernières nouvelles (lues) de Wilson

avril 05, 2018
 

Robert Charles WilsoN, nouvelles de-ci, de-là


J'ai (re)lu et chroniqué l'ensemble des romans et recueils publiés de Robert Charles Wilson, plus rien à lire, le manque est là.. Mais heureusement, les éditions du Bélial (un grand merci) ont eu la bonne idée de mettre une bibliographie dans leur recueil Les perséides. En y regardant de plus près, je remarque que certains textes n'ont pas été traduits, et que d'autres sont parus dans des revues ou anthologie. Ni une, ni deux, j'arrive à dégotter les deux trois miettes restantes et moisissantes collées dans de veux parchemins.
Il s'agit essentiellement des premières nouvelles de l'auteur parues dans différents numéros de la revue Fiction et aussi une nouvelle plus récente publiée dans l'anthologie fêtant les 10 ans  de la collection Folio SF (papier seulement)


Haut de gamme

Fiction, n.376, juillet 1986.


Présentation par la revue : Ce récit, sur un mode ironique et humoristique, traite d’un sujet terriblement sérieux. Pour sa première apparition dans Fiction, Robert Charles Wilson nous propose une nouvelle parfaitement construite, avec un personnage que son obsession rend inoubliable.

"Est-ce si important ?"
Le dindon de la farce.
Un homme dans la force de l'âge ne se reconnait plus dans le miroir et dans le regard des autres. Alors, quelques petites améliorations à droite et à gauche ne peuvent pas faire de mal. Quoique !
En quelques pages, Wilson nous brosse le portrait du dictat des apparences, du consumérisme, du transhumanisme et du capitalisme outrancier dans une veine satirique et humoristique. Sans aucun développements sur cette société future, il arrive à nous la faire imaginer.
Sans être inoubliable, ce texte permet de nous donner une autre vision de l'auteur



Un chevalier de l’Antiquité

Fiction, n.384, mars 1987.

Présentation de la revue : La découverte de Morgan est certainement le rêve secret de tous ceux qui vivent dans une maison isolée au bord de l’océan. Le passé, toutefois, refuge des déçus du présent, n’est véritablement élégant, raffiné et intelligent que de loin.

Un homme récemment divorcé secourt une jeune femme naufragée. Mais elle serait surtout une naufragée du temps !
Wilson questionne souvent les notions de progrès à travers les âges, notamment dans ses romans A travers temps ou encore dans La cité du futur. Ici il nous conte une fable d'un antiquaire ayant une préférence pour le mode de vie du passé, plus chevaleresque à son sens. Le chevalier errant au secours de la dame en détresse va faire les frais de son idéal. Une nouvelle dans une veine fantastique, bien écrite, mais qui ne laisse pas un souvenir impérissable.




Des ballades à trois temps

Fiction, n.397, mai 1988.

Présentation de la revue : Les droits de l’homme nous paraissent acquis pour toujours. Puissent ces exclus de l’avenir nous conduire à une réflexion salutaire sur les exclus du présent.

Nous ne savons toujours pas si les androïdes rêvent de moutons électriques, mais nous savons désormais qu'ils rêvent d'une extension de la définition des droits de l'homme.
Un texte qui n'est pas sans rappeler la série Westworld, de par son univers rappelant  le Far West, et aussi par l'utilisation des androïdes, les Fictifs. On suit les pas de Lafe et d'Idella, en service dans un "saloon" de passe. Face aux malhonnêtetés du "foutu pourri de fils de pute" de Toby, leur proprio, et afin de pouvoir vivre libre, ils décident de le tuer. Mais comment tuer alors que votre conditionnement programmé vous interdit toute violence envers les Humais Complets ? Comment se rebeller quand la loi est contre vous ?
Une petite fable sans prétentions dont l'originalité vient de la chute.

 

Les Figurants

Fiction, n.405, février 1989.

Présentation de la revue : « Les figurants » raconte l'histoire d'une équipe de cinéma qui arrive dans une bourgade du Dakota du Nord, perdue au milieu d'une lande battue par les vents. Le tournage en extérieurs doit durer un mois. Parmi les figurants engagés surplace, il y a l'Indien, et Candy, celle qui dira : « Être dans un film. Cela peut changer toute une vie non ? »


"Deux paumés, dans une minable ville perdue dans la prairie" américaine voit arriver une équipe venue tourner un film dans leur ville. Les paillettes dans cette vie où tout semble courue d'avance, où certains des habitants se disent être "spéciaux" pour se voiler la face, pour ignorer son insignifiance.
Un texte simple et magique qui questionne notre place dans le vaste monde : et si nous n'étions pas seulement les figurants de la vie ?


On m'appelait : « L'Indien » à cause de mon père. Ce n'était pas un Sioux, comme vous pourriez le penser – le Dakota du Nord est « La Patrie des Sioux » – mais un Kiowa métissé qui arriva du Nord dans les années soixante pour travailler dans les bases de missiles qui poussaient alors un peu partout dans la région. Il mourut quand j'étais très jeune. Quand j'y repense, je trouve qu'il y a une ironie du sort, dans le fait qu'il aie dû chercher une femme chez les blancs du Dakota, cette « tribu » de paysans autant condamnée à disparaître – je le crois parfois –, que les Hurons, les Nanticokes ou les Mohicans.
Comme ma mère était blanche, nous n'étions acceptés nulle part. Même les gens du faubourg de Clapham, d'« au-delà de la voie », nous rejetaient. Pas vraiment des proscrits, mais des gens à qui personne ne voulait avoir à faire. Pour une grande part, c'était du racisme ordinaire, le rejet inconscient d'une différence trop évidente.


Je pense maintenant qu'il affrontait la mort comme il faisait face au vent : conscient de la puissance dressée devant lui, et de son caractère inéluctable et mystérieux, il lui parlait. Il ne pouvait pas plus l'éloigner qu'il n'aurait pu brider une tornade ou adoucir la brutalité d'un orage. Il pouvait cependant la distraire un peu, cette puissance. La faire danser.


Utriusque Cosmi

Anthologie composée par Pascal Godbillon : L’O10ssée. 09/2010 (Folio SF, spécial 10 ans).

Présentation
: "Voici l'histoire de la Flotte, fillette, et de la manière dont j'y ai été ravie. Tout cela concerne le futur... un futur plus vaste que celui auquel tu crois, alors prépare-toi."


Big bang bound, la boucle est bouclée.

Erasme, le micro-onde demande à Carlotta avec la voix de Morgan Freeman de faire un choix : rester ou venir avec lui, le manteau de la terre se disloque. Ou si vous préférez, c'est l'histoire d'une boucle imbriquée métastable intégrée dans l'activité de la Flotte. Ou simplement le récit de Carlotta vieille de milliard d'années racontant une nuit de son adolescence dans une famille marginale.
Non non, Wilson n'a pas fumé la moquette mais a pris le meilleur de Spin, du Vaisseau des voyageurs et de Darwinia pour nous construire cette nouvelle. Si vous vous êtes toujours demandé où Wilson voulait en venir avec ses Hypothétiques, voici le texte qu'il vous faut lire. On pourrait dire que ce texte est la pensée wilsonienne de l'univers, son testament cosmique. Un très bon texte, exigeant, hard SF mais avant tout humain. L'auteur relie le macrocosme et le microcosme, le fameux Utriusque Cosmi. Magnifique.


Quand il sera temps de partir, pars. N'aie pas peur. N'attends pas. Ne te fais pas prendre. Mais pars. Vite.

En replongeant dans l'univers (maintenant que l'univers est un objet fini, empaqueté et enrubanné du bang jusqu'au rebond), Carlotta calcule des lieux encore plus précis sur les coordonnées figées de l'espace-temps, jusqu'à aboutir enfin dans un terrain de mobile homes près d'une ville de l'Arizona appelée Commanche Drop. Désincarnée, simple soupir d'imprécision dans la géographie feynmanienne de certaines particules virtuelles et par conséquent incapable du moindre effet sur le monde matériel, elle traverse sans mal la paroi d'aluminium pour aller flotter au-dessus d'un matelas occupé par une jeune fille au sommeil agite.




Et voilà, j'ai enfin lu tout Wilson publié en français. Reste quelques textes en anglais : un roman à quatre mains faisant parti d'un cycle, et quelques nouvelles. Cela attendra que je me mette à lire en anglais, mais que ne ferait-on pas pour le dieu Wilson.
Si une personne a ces revues anglaises, je ne suis pas contre des scans !

Roman
Magic Time: Ghostlands
Zicree, Marc Scott and Robert Charles Wilson

Nouvelles
« Equinocturne ». In : Analog Science Fiction, février 1975. [Sous le pseudonyme de Bob Chuck Wilson].

« The Blue Gularis ». In : The Magazine of Fantasy and Science Fiction, juillet 1985.

« Boulevard Life ». In : Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, décembre 1985.

« This Peaceable Land: or, The Unbearable Vision of Harriet Beecher Stowe ». In anthologie composée par Jay Lake & Nick Gevers : Other Earths. New York : DAW, 04/2009.

« Fireborn ». In anthologie [audio] composée par Gardner Dozois : Rip-Off!. Newark, NJ : Audible Frontiers, 12/2012.

Extrait de la bibliographie tirée du recueil Les perséides, parue aux éditions Le Bélial

Au carrefour des étoiles

avril 03, 2018
 


Clifford D. Simak, J'ai lu, 2001 (Première parution : 1963), 224 p., Epuisé



Il n’y aurait pas de paix, de paix véritable, tant qu’un homme fuirait en hurlant sa terreur. Il n’y aurait pas de paix dans la tribu humaine tant que le dernier des hommes n’aurait pas abandonné sa dernière arme – quelle qu’elle soit. Un fusil était la plus modeste des armes terriennes, le plus modeste des signes de l’inhumanité de l’homme. Inhumanité dirigée contre l’Homme. Un fusil n’était rien de plus que le symbole de toutes les autres armes encore plus meurtrières qui existaient. 


De la SF picaresque sur fond de Chanson pour l'uvergnat.


Présentation de l'éditeur : 


Étrange demeure que cette ferme Wallace, qui se dresse sur une falaise escarpée du Wisconsion. Une ferme aux fenêtres aveugles, vieille de plusieurs siècles et cependant intacte, comme si le temps n'avait nulle emprise sur elle. Enoch Wallace, son propriétaire, vit là, de toute éternité semble-t-il.
Or, c'est par cette maison — cette station — que transitent les voyageurs de l'Espace : les Thubains, masses globuleuses et bavardes, les Lumineux de Véga XXI, rayonnant d'ondes heureuses, d'autres encore...
Depuis bientôt deux ans, Claude Lewis — agent des Renseignements déguisé en ramasseur de gingseng — enquête et tourne autour de la ferme...


Mon ressenti :


J'avais beaucoup aimé le roman A travers temps, de Robert Charles Wilson, dont j'avais lu qu'il s'inspirait de ce roman de Simak. Il me tardait de lire l'oeuvre originel, pas de réel réécriture, plus une variation / hommage à ce Carrefour des étoiles.

Une campagne isolée avec quelques fermes aux habitants frustres. Une rumeur, un homme aurait 120 ans, de quoi alerter quelques agences de sécurité intérieure... Peu a peu nous faisons connaissance avec cet habitant un peu particulier, son travail et ses rencontres.
Malgré la présence de la CIA et de ET, ne vous attendez pas à "lire" le film Men in Black dont les ressemblances sont assez nombreuses. Pas ou peu d'actions ici, l'humour est en berne, et une certaine mélancolie baigne l'ensemble.

Dans Au carrefour des étoiles, ce n'est pas Etoile qui est important, des aliens nous ne serons que peu de choses, mais bien le terme Carrefour. Carrefour dans la vie d'un homme, au "bilan" de sa vie et qui s'interroge sur l'humanité. La sienne mais surtout celle de l'Homme et des autres races extraterrestres. Un bilan mitigé pour les deux camps.
Roman écrit en pleine Guerre Froide, Simak se demande si tout cela est bien raisonnable. Le progrès technique est loin d'apporter le progrès humaniste. Bien que daté par cet événement historique, le roman reste universel dans son questionnement.

Simak n'oublie pas cependant qu'il écrit de la SF : la technologie extraterrestre est bien présente, vous y découvrirez les autoroutes intergalactiques avec leur mode de téléportation étonnant, ainsi qu'une maison dont les super héros voudraient comme demeure inviolable. Mais cela reste avant tout une réflexion humaniste : Qui suis-je, où vais-je, dans quel état j'ère ? A mon sens, un roman indispensable si la question de l'Autre vous intéresse.

Tout n'est pas sans défauts, la fin se devine assez facilement, les personnages secondaires sont assez vite brossés, certains passages sont empreint de religiosité ou de sirupeux, mais dans tout ce vacarme du monde, un peu de sérénité fait du bien.

Notons la prouesse des éditeurs du monde entier : tous ont réussi à sortir des couvertures plus hideuses les unes que les autres. Comme quoi, être uni est possible !
Pas de version électronique légale, la dernière édition papier date de 2004 dans l'omnibus Les mines du temps, ce roman est hors mode.

Prix Hugo 1964



Quelques citations :


Si l’Homme devait jamais s’ouvrir à la culture galactique, il ne lui suffirait pas d’apprendre : que de choses lui faudrait-il également désapprendre !

Autrefois, toutes les races étaient unies. Des différences, il en existait, naturellement, mais elles étaient surmontées. Il y avait un dessein commun : forger la grande fraternité des intelligences. Nous avions conscience d’être, ensemble, détenteurs d’un prodigieux capital de connaissances et de techniques. En travaillant de concert, en rassemblant tout ce savoir, toutes ces compétences, nous pouvions parvenir à quelque chose d’infiniment plus vaste et plus décisif qu’aucune race oeuvrant seule. Nous avions nos difficultés, nos différends, mais nous avancions. Nous négligions délibérément les animosités mesquines, les querelles médiocres, pour ne nous attaquer qu’aux points d’opposition importants, certains que si nous réussissions à régler les problèmes sérieux, les autres nous apparaîtraient si minces qu’ils s’évanouiraient du même coup. Mais, actuellement, la situation s’est modifiée. On note une tendance à s’attacher aux détails infimes pour les enfler démesurément.

Lui aussi, il était perdu. Furieux. En plein désarroi. Furieux contre le destin (mais cela existait-il, le destin ?) et furieux d’être confronté à tant de stupidité. Pas seulement la stupidité intellectuelle de la Terre mais aussi de celle de la galaxie. Furieux à cause de toutes ces mesquines chicanes qui faisaient obstacle à l’avènement de la fraternité des peuples, de ces querelles dérisoires qui avaient fini par gagner ce bras galactique. Il en allait de la Galaxie comme de la Terre : l’abondance et la complexité des gadgets, la noblesse de la pensée, le savoir et l’érudition pouvaient édifier une culture, pas une civilisation. La vraie civilisation, ce devait être quelque chose d’infiniment plus subtil que le gadget ou l’intellectualisme.

Mais quelle espèce d’homme était-il, en définitive ? C’était la première fois que cette question lui traversait l’esprit. Un homme hanté, condamné à n’être ni tout à fait étranger ni tout à fait humain, un homme divisé, écartelé entre deux loyalismes contradictoires ? Un hybride culturel qui ne comprenait ni la Terre ni les astres, débiteur de l’une comme des autres mais ne payant ses dettes à personne ? Un errant sans feu ni lieu incapable de savoir où était le bien et où était le mal pour avoir connu trop de définitions (d’ailleurs logiques) et du bien et du mal ?

Qui suis-je ? se demanda Enoch avec de la terreur et de la pitié tout à la fois. Une sorte d'hybride insolite ? Un métis galactique ?

Il n’ignorait pas que l’on avait à plusieurs reprises essayé de placer Lucy dans une institution pour sourds-muets ; mais, chaque fois, ç’avait été un échec. Tantôt elle s’enfuyait et il fallait des jours pour la retrouver errant dans la campagne, tantôt elle se rebellait, faisait la grève et refusait d’apprendre ce que l’on cherchait à lui enseigner.
Observant ainsi la jeune fille et le papillon, Enoch comprit soudain la raison d’un tel comportement : Lucy avait un univers à elle. Un univers familier où elle savait s’introduire. Et, dans cet univers, elle n’était pas l’infirme qu’elle aurait immanquablement été dans le monde normal.
Quel bien pouvait lui apporter l’alphabet des sourds-muets ou la lecture sur les lèvres si cela devait la priver de sa sérénité intérieure ?
C’était une créature des bois et des collines, une fille des saisons, l’amie des fleurs du printemps et des oiseaux migrateurs de l’automne. Elle communiait avec la nature, la vivait. En un sens, elle était intégrée à la nature. Elle occupait une place que l’Homme avait depuis longtemps désertée. Qu’il n’avait, en fait, jamais tenue.

Celle qui n'avait pas peur de Cthulhu

mars 29, 2018

 

Karim Berrouka, ActuSF, 2018, 344 p., 6€ epub sans DRM



Ahaimgr'luhh llll ehye ngnah ymg' ahornah, Ahogog ot mgepnah ah llll c' l' mggoka'ai. Ye'bthnk shugothnah gently ph'nglui block ye'bthnk. llll ng cart mgepch'nglui'ahog. H' h' epgoka ph'nglui ng fired. A uh'eog ahuh'eog ph'nglui yah'or'nanahh, n'ghftorog ah'ehye mgepah yeeogog y'or'nahh mgepog. H' mggoka s'uhnog.
Gn'th'bthnkor fm'latghnah yogfm'log. Uh'eaglnah mgepah seized naIIII mgehye'bthnk ephaifreeze ahhai mgfm'latghnah llllw'nafh. Mgahnnn mgng ch'nglui'ahog Gokln'gha nilgh'rinah C' l' mgr'luh


Présentation de l'éditeur :


Qu’est-ce qui est vert, pèse 120 000 tonnes, pue la vase, n’a pas vu le ciel bleu depuis quarante siècles et s’apprête à dévaster le monde ?
Ingrid n’en a aucune idée.
Et elle s’en fout.
Autant dire que lorsque des hurluberlus lui annoncent qu’elle est le Centre du pentacle et que la résurrection de Cthulhu est proche, ça la laisse de marbre.
Jusqu’à ce que les entités cosmiques frappent à sa porte...


Mon ressenti :



Et si vraiment Cthulhu existait ?
Comme le disait Bakounine, ce Camarade Vitamine, il faudrait s'en débarrasser !

Et encore un roman autour de Lovecraft. Pas une semaine, sans une sortie ou future sortie d'un roman, essai, mise au point sur Lovecraft et sa bande de monstres indicibles. Le Gaviscon n'arrive même plus à soulager mon indigestion, et voilà qu'un certain Karim Berrouka que je suis depuis son premier cri (Houlala) se met de la partie. Mais je l'aime bien Karim, il m'avait fait rire malgré ma détestation des fées, il a hissé le drapeau anarchiste sur la Tour Eiffel et puis cette présentation qui participe à mon ressenti autour de ces sorties littéraires. Alors pourquoi pas ?

Mais en fait, Ingrid ne s'en fout pas réellement de Cthulhu, elle est même très curieuse. Alors malgré ces quidams qui lui racontent des inepties, elle veut voir si ce qu'ils racontent est véridiques.
L'occasion de faire la connaissance avec quatre sectes vouant un culte aux bestiaires monstrueux lovecraftien : on passe de l'American Dagon Scuba Diving Society et ses hommes poissons d'Innsmouth, aux Satanistes de l'amour vouant un culte à Shub-Niggurath et à l'amour libre, sans oublier la DUMF et sa musique dodécacophonique à la gloire d'Azatoth, et les tarés scientifiques misogynes de Jésus Higgs Dieu-Boson Yog-Sothoth. Chaque secte est complètement barré mais croit dur comme fer à leurs croyances, aussi incroyables fut-elle. Une sacré bande de fanatiques attendant le messie depuis des temps immémoriaux, mais qui pourrait bien les surprendre par le fait qu'il ne ressemble pas à ce qu'ils attendaient.

Alors on sourit à quelques blagues et trouvailles, mais une fois les présentations faites, un manque de rythme se fait cruellement sentir. Ingrid se laisse aller, elle s'en fout au fond de ces tarés, et moi lecteur, je m'en foutais aussi de toutes les péripéties qui lui arrivaient. Un gros passage à blanc (200 pages environ) du fait d'une intrigue linéaire et répétitive : elle rencontre un fanatique d'une des factions, part à la découverte de leur "royaume" et revient faire un compte rendu à ses amis.

La fin a tout de même relevé mon intérêt, la satire est plus présente, la critique de la Religion refait surface, les retournements de situation rocambolesques sont présents.
Les titres de chapitres sont souvent très inventif et drôle : Les Buttes-Chaumont hallucinées, L’orgie tombée du ciel, Le quantique, c’est fantastique, L’appel du pentacle, Si le chaos m’était conté,...

Celle qui n'avait pas peur de Cthulhu n'est pas le livre que j'attendais de lire, celui qui aurait bousculé avec plus de verve et de satire les mythes et légendes de Lovecraft, même si quelques fulgurances sont à notés de ce côté. Dans son interview sur ImaJ'nèr, il dit qu'il aime s'emparer d'un sujet pour en apporter une approche décalée dans les archétypes, pari réussi pour ses précédents titres, un peu moins avec ce roman. Peut être l'amateur éclairé trouvera des allusions aux oeuvres du raciste qui ne m'ont pas interpelé.

Au final, un excellent début et une fin épatante, ce qui n'est pas si mal.

Le troll lecteur y a trouvé les mêmes qualités et défauts, tout en appréciant mieux que moi

Quelques citations :


Ingrid se retient de lui crier que tout ce en quoi il croit est un mensonge. Que ce que nous croyons savoir sur ces entités cosmiques est sujet à caution. Les cinq factions ont saisi une part de vérité, qui flottait là, voletant dans le cosmos. Elles les ont modelées au fur et à mesure des années pour solidifier une foi qui n’a aucune légitimité. Les fois naissent parce que les hommes brûlent du désir inconscient de s’inventer des croyances puis de s’y soumettre, parce que rien d’autre ne peut justifier les lois contraignantes et absurdes qu’ils veulent imposer et qu’ils veulent s’imposer. Mais nous ne savons rien, nous ne comprenons rien. Nous interprétons tout.

— C’est une mauvaise chose, de détruire Cthulhu ?
Un temps d’hésitation, puis Thurston reprend.
— C’est un peu là que le bât blesse. Mes recherches achoppent sur ce point. Est-ce qu’il faut se débarrasser de Cthulhu ou non ? Je n’ai pas la réponse. Pas encore. D’où ma méfiance et ma paranoïa.
— Vu le portrait qu’en brosse Lovecraft, ça paraît assez évident ?
— C’est bien plus compliqué que ça. Lovecraft faisait dans le sensationnel. Il n’a perçu que le pendant horrifique de l’entité. Certes, elle est horrible, dans sa forme comme dans sa quintessence. Vu par l’homme, Cthulhu n’est qu’un monstre. Mais la vision qu’a l’homme de l’univers, du chaos cosmique et de l’Ailleurs est parcellaire, inadaptée, emprisonnée dans des carcans inhérents à leur nature humaine. Cthulhu est peut-être une menace. Cthulhu est peut-être une nécessité. Cthulhu est peut-être un cadeau pour l’humanité. Il n’y a qu’une certitude : Cthulhu existe.


— Si on avait le Nécronomicon, on pourrait faire revivre Freud, il est bon en interprétations des rêves.
Haussement d’épaules de Thurston, qui n’est pas très sensible à son humour.
— Freud était un charlatan. Et le Nécronomicon ne servirait à rien. Lovecraft s’est laissé emporter par son imagination fertile.
— Il n’existe pas ?
— Bien sûr qu’il existe. Mais il ne nous servirait à rien. C’était un livre de cuisine.
— Un livre de cuisine !?
— Oui. L’art de cuisiner les morts.
— Cuisiner les morts… Vous voulez dire les faire parler ?
— Non, non, les cuisiner, au sens propre.
— C’est dégueulasse.
— Son auteur était un vicieux salopard.
— Je pensais qu’il était seulement fou.
— Aussi.

L’idée qu’une fiction qui date d’un siècle puisse aujourd’hui déclencher des réactions aussi déraisonnables la laisse pantoise. Elle sait que l’humanité aime s’inventer des dieux, entretenir des cultes, s’écrire des dogmes pour le plaisir d’aller défendre le plus inhumainement possible ses certitudes, qu’elle entretient le mystère non pas parce que sa confrontation est grisante, mais parce que l’impossibilité de sa résolution est une source féconde pour transformer peurs et doutes en des systèmes statiques et ordonnés de croyances – et même si c’est bien l’imagination qui les fait naître, l’éducation et la morale se chargent rapidement d’encager cette dernière.

Amatka

mars 25, 2018



Karin Tidbeck, La Volte, 2018 (parution originale : 2012), 320 p., 11€ epub sans DRM


Quand le matin vient rappelons-nous : tout est comme hier.

Amatka, pour des lendemains qui chantent

Présentation de l'éditeur :


C'est une colonie sans soleil, enclavée dans un désert glacial. Une communauté de pionniers défend une société égalitaire contre un environnement hostile. Ici, les mots façonnent la réalité et protègent le collectif du chaos.
Vanja de Brilar d'Essre Deux arrive à Amatka pour réaliser une étude de marché. Les allusions séditieuses du bibliothécaire, les contradictions du Comité et la désagrégation inhabituelle des objets la troublent, attisent ses doutes et ravivent des interrogations enfouies. Refusant de respecter plus longtemps des tabous devenus intolérables, elle explore les failles de la ville pour découvrir la vérité sur cet écosystème inouï, au risque d'en rompre le fragile équilibre.
Une fable politique sur le contrôle social, la peur du changement et la plus insensée des révolutions.

Mon ressenti :


Amatka est le nom d'une des cinq colonies situées dans un monde étrange : s'agit il du futur de la Terre comme certains indices le laissent  à penser; Ou d'une planète inconnue dont l'histoire aurait oublié les origines ? Ou des aliens ayant redécouvert la Terre après notre départ ou mort ?

Chaque colonie est spécialisée dans un domaine : agriculture, sciences... Les us et coutumes sont étranges, comme cette manière de nommer et marquer les choses afin que ces dernières ne perdent leur substance : le stylo est marqué Stylo et nommé Stylo, sous peine de le voir se transformer en mélasse. Ainsi en est-il de chaque construction, vêtements, meubles... Seuls quelques vestiges d'un temps ancien résiste à la dégradation.

Amatka, c'est l'histoire de Varja, venant de la colonie principale Essre. Elle doit mener une étude de marché à Amatka. Peu sûr d'elle, sa mission est en outre assez floue. Sans oublier que le Marché est un bien grand mot pour des colonies ayant comme politique un ersatz de communisme. La majorité des objets quotidiens proviennent de firmes d'Etat et les concitoyens d'Amatka ne sont pas très réceptifs à la nouveauté.

Peu à peu, dans les pas de Varja, nous devinons quelques éléments sur le fonctionnement totalitaire du gouvernement, de l'administration (le Comité) et de la vie quotidienne. Une vie faite de routine : travailler, marquer et nommer les choses. Et se multiplier !
Malgré cela, les habitants semblent satisfaits de leur situation, mais quelques éléments vont jeter une ombre sur ce bonheur, et la dissidence pourrait bien exister.

J'avais un peu peur d'un livre à message écrit au forceps, doublé d'une théorie ardue sur le langage, il n'en est rien. L'écriture est simple, l'atmosphère étouffante malgré le froid glacial, et les quelques éléments donnés sur la colonie donne envie de découvrir les mystères d'Amatka et de ses colonies-soeurs. Peu de réponses seront données, l'imagination du lecteur remplira les blancs. A la fin du roman, l'étrangeté demeure.

On ne peut s’empêcher de penser au célèbre 1984 d'Orwell et Amatka ne déparera pas à son côté sur l'étagère. On pourra reprocher des personnages assez binaires mais qui participent à l'atmosphère du livre. Je n'ai pas compris le parallèle avec le collectivisme. A l'époque d'Orwell, cela faisait sens, mais de nos jours... 
Entre fable dystopique, SF et fantastique, une réflexion tout en douceur autour du pouvoir, de l'Etat, du langage et l'oppression qui peut en découler. Une très belle découverte. J'avais découvert l'auteur via la nouvelle Appel aux Armes pour la défense des droits des auteurs décédés sur le podcast de Coliopod. Nul doute que Karin Tidbeck sera sur ma liste des auteurs à suivre.

Au final, Amatka, c'est "un chant du faire et du défaire. Ils ne chantaient pas les choses telles qu’elles étaient, mais telles qu’elles pourraient être."
Et vous saurait à la fin comment plier les choses à votre volonté

Elle avait découvert la méthode la plus efficace : allier la parole, l’écrit et la pensée pour décrire en détail un objet n’existant pas au préalable. Et le faire advenir.


Vous pouvez allez lire aussi la critique excellente de Quoi de neuf sur ma pile ou celle des lectures du Maki et aussi sur Unwlakers

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